03 mars 2007
Jeanne, 36 ans, Paris.
Le médecin m’avait dit : « Vous savez, Madame, quand on a dépassé un certain stade, le point critique, dirais-je, une goutte est suffisante pour replonger. Vous êtes en quelque sorte «imbibée», et le moindre événement, si futile soit-il, suffira à vous faire craquer ». Je sentais, je savais, qu’il avait raison. J’avais déjà dépassé le point critique, me l’entendre dire me procura à nouveau ce désir, ce vertige de la noyade ; tout ce liquide engrangé en moi remonta comme la marrée, comme il me l’avait dit ; j’avais la gorge sèche.
- Madame, je vous conseille ce centre - il me donnait un papier - vous verrez, cela vous fera du bien, vous rencontrerez des gens qui vivent la même chose que vous, vous serez entourée, soutenue. Il ne faut pas rester seule.
Au centre.
Jean, 23 ans :
- Je marchais dans la rue, j’allais chez moi. En passant devant l’Eglise de la rue du montolympe, une vieille dame m’arrête, me demande si je connais les horaires des messes. Je lui dis non, bien sûr. Elle reste quelques instants sans parler, puis me demande : « Quel jour sommes-nous ? ». «On est lundi, aujourd’hui, lundi de pentecôte». Elle me regarde, éperdue, elle m’explique qu’elle a pris le train pour venir à la messe de la pentecôte, qu’elle va toujours à cette église pour le messe de la pentecôte, mais que la messe est le dimanche, elle pensait qu’on était dimanche. Je lui dis qu’il y a peut-être encore un messe aujourd’hui, elle me redit, encore, non, je croyais qu’on était dimanche, vous comprenez, c’est le messe de dimanche. Elle me regarde, encore, sans rien dire, comme si j’avais le pouvoir de changer le jour. Je lui dis que je suis désolé, vraiment. Puis je traverse la rue, je pense à elle, qui va reprendre son train - mais où habite-t-elle, est-elle si seule qu’elle ne sait pas quel jour sommes-nous ? N’a-telle pas au moins la radio, la télévision ? Je m’arrête à mon café, je commande. Une larme, il aura suffit d’une larme, et j’ai craqué.
C’est au tour de Mathilde, 52 ans :
- Avant, je le faisais, de temps en temps, ça ne durait pas longtemps, je peux dire que ça me soulageait, vraiment. Quand ça n’allait pas, pour une peine, un chagrin de mon fils, ou je ne sais quoi d’autre, j’allais dans ma chambre, et je me relâchais un peu : c’est si bon d’épancher sa douleur. Et puis ça a commencé à devenir compliqué, avec mon mari. Il devenait de plus en plus distant, il rentrait de plus en plus tard le soir. Je m’assayais à le table du salon, tous les soirs, je l’attendais, et je... je le faisais. D’abord un peu, dix petites minutes, puis de plus en plus. Au début, Charles ne le voyait pas, il rentrait, me disait qu’il était fatigué, puis allait se coucher. Je n’ai plus pu résister. À l’instant où je me mettais à la table, pour l’attendre, je commençais, et je ne pouvais plus m’arrêter. Quand il rentrait, en me voyant, il criait, il me demandait pourquoi je me mettais dans ces états-là. ça duré longtemps comme ça. Aujourd’hui, je ne sais plus faire comme avant, si je commence, je ne sais plus, je ne peux plus m’arrêter. Le soir, je fais tout ce que je peux pour ne plus m’asseoir à cette table. Nous avons divorcé, de toutes façons. Mais pour mon fils, je voudrais arrêter, je ne veux plus lui infliger cela.
Pierre, 34 ans :
- Moi, ce sont mes amis qui m’ont poussé. Ils ne savaient pas que j’allais tomber dans l’excès. Ils m’avaient dit : «tu verras, une fois de temps en temps, ça fait vraiment du bien. Tu devrais te laisser aller, ce n’est pas bon de garder tout pour toi, tu verras, ça aide à parler, on se vide». Moi, je ne voulais pas. Un soir, j’étais avec ces amis, il était tard, et Arnaud s’est mis à parler de sa vie, de son enfance. Il s’est abandonné complètement, et moi, je ne sais pas pourquoi cette fois-ci, ça m’a touché, et je me suis abandonné avec lui. Le lendemain, quand je me suis réveillé, je me sentais différent, je sentais que quelque chose avait changé, sans savoir quoi. J’ai recommencé. Et j’ai encore recommencé. J’ai pensé à ma vie, à mon grand frère qui m’enfermait pendant des heures dans le placard de sa chambre, je n’avais jamais repensé à ça avant. Je me suis mis à penser à toutes les choses qui m’ont fait souffrir, et aux souffrances des autres. Je ne peux plus m’arrêter, maintenant, j’ai perdu goût à la vie, j’ai perdu le goût des choses.
C’était à mon tour de parler, mais j’ai préféré attendre la prochaine réunion. En sortant, la jeune femme qui dirigeait le groupe me dit : «vous verrez, cela vous aidera de parler, vous le ferez quand vous vous sentirez prête, mais beaucoup de gens s’en sont sorti, grâce aux réunions des Pleureurs Anonymes.
20:55 Publié dans croquis à plume | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note



Commentaires
...le petit bonhomme en mousse ...
Ecrit par : Greg | 05 mars 2007
Yek Yek !
Ecrit par : BB | 05 mars 2007
Mais c'est bien quand même. Vachement bien. Je suis outré même, tellement c'est bien.
Et puis tu nous fais un truc à la sixième sens là. Maintenant, pour plomber ton article, dès le debut, on peut dire "laisse tomber, c'est pas de l'alcool c'est des pleurs"
Ecrit par : Greg | 06 mars 2007
bah merci.
Ecrit par : BB | 07 mars 2007
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